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Volume 1, Numéro 3
Février/Mars 1998

Dans le présent numéro

Le FIDA fait crédit aux pauvres des régions rurales

En toute franchise: Albertine Gnanazan Hepie

Le BRAC se construit autour du microcrédit

Actualités

L'histoire d'une Péruvienne

Les Nations Unies adoptent une résolution sur le micorcrédit

Les numéros précédents

Volume 1, numéro 2, novembre/décembre 1997

Volume 1, numéro 1, août/septembre 1997

Cibler les plus pauvres et couvrir ses frais

Les 70 sessions intitulées "Relever le défi", qui ont eu lieu le deuxième jour du Sommet, représentent un des éléments de formation les plus importants du Sommet du microcrédit. Experts du domaine du microcrédit et des affaires, chefs de file gouvernementaux, dirigeants de banques et d'organisations à but non-lucratif y ont participé.

Troisième d'une série d'extraits des sessions "Relever le défi," l'article suivant est tiré de celle intitulée «Cibler les plus pauvres et couvrir ses frais.» Toutes les sessions ont été enregistrées, et la plupart sont disponibles sur cassettes.

Les extraits suivants ont aussi servi à lancer le Groupe de discussion sur les indicateurs et la mesure de la pauvreté. Pour participer au Groupe de discussion, cliquez ici.

John de Wit, Small Enterprise Foundation

[de Wit] Fondée en 1992, la Small Enterprise Foundation compte actuellement plus de 3 000 emprunteurs en Afrique du Sud , dont 40 % se trouvent au-dessous du seuil national de pauvreté. John de Wit, directeur général, explique comment ils ont découvert que les programmes octroyant des prêts de petite taille n'atteignent pas forcément les plus pauvres.

Je veux partager l'expérience que nous avons eue avec un programme, qui, au début, se voulait un programme d'assistance aux très pauvres, mais qui en fin de compte est devenu un programme de microentreprises.... Quand nous avons commencé, notre mission était d'atteindre les pauvres...et de les aider à franchir le seuil de pauvreté. Nous avons donc décidé d'octroyer de petits prêts, parce que nous étions convaincus que seuls les pauvres voudraient de petits prêts. Avec cette idée en tête, nous avons commencé notre programme dans une des régions les plus pauvres de l'Afrique du Sud. Mais, quelques années plus tard, nous nous sommes rendu compte que la plupart de nos clients n'étaient pas au-dessous du seuil de pauvreté.

Nous nous sommes interrogés pour voir comment on pourrait porter remède à cette situation. Au bout de quelques temps, nous nous sommes rendu compte qu'il fallait, en fait, cibler les pauvres, comme l'ont toujours fait la banque Grameen et CASHPOR. Nous avons donc mis sur pied un second programme qui, lui, ciblait les pauvres, et avait donc une toute autre clientèle que le premier.

Si on regarde les maisons, les clients du programme de microentreprises habitent, pour la plupart, des maisons en briques, recouvertes de plâtre en général. Les clients du second programme, eux habitent des maisons en boue. Quant à l'éducation des enfants, à peu près 30 % de ceux qui sont dans le programme pour les pauvres ne vont pas du tout à l'école-chose très rare parmi les enfants du programme de microentreprises. Bien que l'éducation soit gratuite en Afrique du Sud, les enfants pauvres ne vont pas à l'école du simple fait que leurs parents n'ont pas les moyens d'acheter un uniforme d'écolier.... Quand on regarde l'alimentation, on constate que les clients du second programme ne mangent pas souvent de viande. Ils mangent du poulet peut-être une fois par mois.... Ils n'achètent pas de légumes, ils les ramassent. Ils mangent rarement du poisson ou du moke. Les clients du premier programme, par contre, mangent souvent de la viande, et achètent du moke et des légumes frais.... Les enfants constituent le meilleur indice de la pauvreté, il existe de grandes différences entre les enfants des deux programmes. Dans les programmes pour les pauvres, les enfants sont sales et portent des vêtements sales qu'ils ne changent pas très souvent. Tout ça parce que leurs parents n'ont pas les moyens d'acheter du savon, sans parler de nouveaux vêtements....

Ces deux programmes sont donc tout à fait différents.... Quand on nous pose la question "pour atteindre les pauvres, un petit prêt suffit-il pour les attirer?", on répond que non car cette stratégie n'a pas marché pour nous. Il faut se demander pourquoi : pourquoi ceux qui avaient déjà des biens sont-ils venus emprunter qu'un tout petit peu d'argent, et surtout, pourquoi les pauvres, eux, ne sont pas venus?

Tout s'explique par le fait que les plus aisés ont désespérément besoin de crédits eux aussi et les seules personnes qui offrir des prêts dans la région sont des usuriers. Les plus aisés aussi ont des raisons valables pour demander des prêts. Mais ce qu'ils font, c'est qu'ils empruntent une petite somme d'argent (qui ne suffit pas à leurs besoins) dans l'espoir qu'un jour, nous leur octroierons un plus gros prêt. Ils resteront avec nous pendant des années en attendant un prêt de ce genre. Pourquoi les clients pauvres n'accourent-ils pas? Et bien, parce que les clients plus aisés les intimident. D'après notre expérience et ce que nous avons lu à ce sujet, c'est une constatation valable partout dans le monde. Les pauvres voient bien qui fait partie du programme et ils se disent : "Ce programme n'est pas pour nous, c'est pour les gens plus aisés." De plus, il arrive souvent que les plus riches (et pas toujours ceux qui sont beaucoup plus riches) fassent peur aux pauvres en leur disant, "cette réunion n'est pas pour vous. Nous, nous sommes sérieux en affaires. Quelqu'un qui vend quelques légumes n'est pas sérieux à propos des affaires." Les pauvres souffrent déjà d'un manque de confiance et à force d'écouter des remarques de ce genre, ils s'en vont. Ainsi, malheureusement, la simple présence des personnes non pauvres chasse les pauvres. Et c'est pourquoi nous nous concentrons à part entière sur les pauvres.

Nous avons adopté l'indice du logement comme méthode.... Ce n'est pas une méthode infaillible à 100 %. David Gibbons estime qu'elle est juste dans 80 % des cas. Nous avons récemment tester la méthode d'évaluation participative rurale, et à mon avis, elle était correcte dans 70 % des cas. Une chose est certaine, cependant, c'est que les clients repérés par ces méthodes ne sont pas les mêmes que ceux que nous obtenions avant l'introduction de ces tests.

Quant à recouvrir nos frais d'exploitation, la question ne se pose même pas. Nous allons devenir autonomes. Nous examinons nos coûts, nous faisons des projections à long terme, et nous pensons que quand nous aurons à peu près 30 000 emprunteurs, nous serons autonomes. Nous fixons donc le taux d'intérêt en fonction de cette projection. Pour moi, il ne s'agit pas de se demander comment devenir autonome. Tout ce qui compte, c'est d'établir les prix, de surveiller notre efficacité, et d'avoir la volonté de devenir autonome.

David Gibbons, CASHPOR

[Gibbons] CASHPOR est un réseau de 23 banques fonctionnant dans neuf pays d'Asie qui ont pour modèle la banque Grameen. David Gibbons, fondateur et directeur général, explique leur méthode très rentable pour identifier le niveau de pauvreté de leurs clients.

A mon avis, les deux parties de ce sujet sont très liées. Il n'est pas question de la manière d'atteindre les plus pauvres d'un côté, et de la rentabilité et de l'autre. Non, il s'agit de cibler les plus pauvres de façon économique, ou autrement dit, de rentabiliser le processus d'identification des plus démunis.

Pourquoi faire tant d'efforts pour trouver les plus pauvres? Pourquoi ne pas offrir nos services à tous ceux qui habitent dans les régions rurales et leur laisser le choix de participer? Et bien, c'est là un des secrets qui explique le succès de la banque Grameen. Peu de personnes savent que la banque est en fait conçue pour offrir des services uniquement aux personnes possédant un capital inférieur à un certain niveau. Pour la banque Grameen, ce niveau est fixé à 50 décimales de terrain agricole de qualité moyenne et des biens ménagers dont la valeur ne dépasse pas celle d'une acre de terrain agricole dans la région en question. La banque Grameen n'offre donc ses services qu'aux ménages au-dessous de ce niveau. Et le professeur Yunus a élaboré ces critères après s'être aperçu que dans le tiers monde...beaucoup de programmes soit-disant axés sur la pauvreté échouent parce que ce sont surtout les moins pauvres et les gens qui ne sont pas pauvres du tout qui en profitent. Il a donc décidé dès le début de se limiter aux pauvres....

Toutes les banques faisant partie de CASHPOR suivent ce même principe. Nous nous sommes évertués à adapter la méthode Grameen à des conditions différentes dans d'autres pays pour repérer les pauvres.... Nous pensons avoir trouvé une méthode très rentable qui marche partout en Asie avec quelques adaptations nécessaires. Cet outil de base, que j'appelle indice du logement, sert de la Chine, au Vietnam, en passant par les Philippines, l'Indonésie, les régions du nord et du sud de l'Inde, le Bangladesh, etc. Nous nous sommes éloignés un peu de la méthode de Grameen du fait que nous ne nous basons pas sur un entretien des membres du ménage, méthode, qui à nos yeux, coûte trop chère, et donne des renseignements peu fiables et peu valables, surtout quand on pose des questions sur le revenu du ménage et qu'on essaie ainsi de l'évaluer.... Nous avons donc trouvé un autre indice qui nous permet de repérer à peu près 80 % des pauvres très rapidement. C'est ce que nous avons appelé l'indice du logement et c'est en fait une méthode basée sur l'observation des détails inhérents à la pauvreté. Une maison a trois dimensions que l'on peut voir de la route. Pas besoin d'interroger qui que ce soit. Nous parcourons, de long en large, les rues d'un village à pied en notant les maisons qui remplissent les conditions requises. Nous regardons la taille en premier, les matériaux de construction ou l'état de la maison en deuxième et enfin, de quoi est fait le toit.

En fait, le toit est très révélateur et dans la plupart des pays d'Asie, c'est une méthode simple et bon marché pour distinguer les très pauvres des pauvres. Chaume, bambou, brindilles, toile plastique sont autant de matériaux de couverture provisoires pour les maisons et sont sujets aux trous, aux fuites et entraînent souvent des problèmes de santé pour ceux qui y habitent. Personne ne s'abrite volontairement sous un toit de ce genre : ceux qui le font sont donc presque toujours très pauvres. Si l'on ajoute à cela le fait que la maison soit petite et construite à partir de matériaux très rudimentaires (boue, jute et autres), on peut facilement repérer la plupart des personnes très pauvres....

Toutefois, il arrive que des personnes très pauvres habitent, pour une raison ou pour une autre, dans une maison un peu plus grande. Ils en ont hérité, mais ils ne gagnent pas d'argent. Dans de pareils cas, nous avons instauré un système d'appel parce que les gens viennent parler à nos employés qui travaillent sur le terrain et leur demandent : "pourquoi ne m'avez-vous pas mis sur la liste? Je veux participer moi aussi." On leur répond : "c'est parce que vous habitez une grande maison. Cette liste, c'est pour les gens qui habitent des petites maisons avec des toits en chaume. On s'occupe d'eux d'abord." Ils disent "Non, ce n'est pas vrai, j'ai une grande maison, mais je ne gagne rien. Je suis très pauvre." Dans ce cas, on leur dit qu'ils peuvent faire appel et un responsable, le directeur de l'agence de la région en général, se déplace pour leur poser plus de questions. C'est de cette façon que nous essayons de trouver les cas exceptionnels. Cependant, il faut signaler une des limites de cet indice du logement. Là où il existe des programmes d'assistance publique pour le logement, comme c'est le cas dans beaucoup de régions en Inde, on se retrouve dans une situation où les gens très pauvres habitent dans les maisons "puccas". Mais ils n'ont vraiment rien d'autre. Dans ces cas-là, nous utilisons la méthode d'évaluation participative rurale pour classer la pauvreté. On réunit tout le village et on voit qui sont les plus pauvres, les "pas si pauvres", ceux qui ne sont pas pauvres du tout.

En premier lieu, le représentant du ménage dresse la liste de leurs biens importants (terre, maison, bétail, équipement agricole, etc.) ainsi que leur valeur actuelle. On écrit les résultats sur des cartes, une par ménage. Après, le nom de chaque ménage est annoncé à voix haute et on demande aux gens du village dans laquelle des trois piles la carte devrait aller : les "pas si pauvres", les pauvres et les très pauvres. En cas de dispute, la liste des biens est lue à haute voix et on prend la décision par consensus.

...Conclusion intéressante, les deux méthodes, c'est-à-dire l'indice de logement et l'évaluation participative, sont tout aussi rentables l'une que l'autre. Un employé chevronné peut évaluer une maison en utilisant l'indice du logement en cinq minutes, et il faut à peu près cinq minutes aussi par ménage pour classer la pauvreté quand on se sert de l'évaluation participative. Le coût de ces deux méthodes est à peu près semblable, tout dépend donc de la situation régionale.