CRECER: Promotion du Crédit et de l’Instruction en Bolivie
Comment le CRECER a-t-il démarré ? Parlez-nous de son histoire.
L’association de Lutte contre la Faim ("Freedom From Hunger") a traversé une période
de restructuration et réorganisation institutionnelle en 1990, lorsque la décision a été
prise d’opérer une transition de la mise en place de développement rural intégré et de
systèmes de protection maternelle et infantile vers une stratégie unique, le Crédit
associé à l’Éducation. Un projet pilote a été lancé en Bolivie en 1990… qui s’est poursuivi
pendant à peu près trois ans, et l’UNICEF a fourni des fonds importants pour développer
les activités du programme en 1993. En 1994, c’est le Plan International qui a permis de
subventionner une expansion des opérations. C’est à cette époque que notre personnel a
eu l’idée du nom CRECER, [qui signifie "croître" en espagnol, tandis que les lettres
forment le sigle de Crédito con Educación Rural, soit "Crédit associé à l’Éducation en
milieu rural "], le but étant de fournir au programme une identité plus bolivienne.
Je suis arrivé à Lutte contre la Faim en 1994. Je faisais partie d’une équipe formée
de membres du personnel de Lutte contre la Faim et de CRECER, chargée d’écrire la proposition
de projet d’USAID/MED/IGP [Bureau de USAID responsable des subventions accordées à la mise
en œuvre du développement de la microentreprise] au début de 1995.
En 1995, nous avons pris la décision de convertir CRECER en institution locale,
d’accroître les activités du programme avec l’objectif d’accorder des prêts à 30 000
femmes en milieu rural et de réaliser notre autonomie financière complète avant l’an
2000. En 1997, à la suite des difficultés rencontrées au cours des deux premières
années de mise en place pour satisfaire les objectifs du programme, nous avons ramené
ce chiffre à 20 000 femmes en milieu rural. Heureusement, en dépit de la réduction de
ses objectifs, CRECER a quand même pu atteindre le niveau projeté d’autofinancement
spécifié dans le projet IGP et devrait pouvoir respecter l’objectif de prêt à 20 000
femmes en milieu rural au moyen des prestations du Crédit associé à l’Éducation tout
en obtenant son autonomie financière d’ici septembre 2000. CRECER projette d’atteindre
au moins 30 000 femmes de zone rurale en Bolivie d’ici 2005. Nous espérons également
que CRECER aura acquis le statut d’une institution locale dotée d’une structure de
gestion robuste - un conseil d’administration - dont l’association Lutte contre la
Faim pourra être membre.
Comment pourriez-vous décrire la méthodologie de CRECER?
CRECER utilise une version de la méthodologie de Crédit associé à l’Éducation qui a été
mise au point par l’association Lutte contre la Faim. Il existe un certain nombre
d’adaptations locales de cette méthodologie en Bolivie. Fondamentalement, il s’agit
d’une stratégie à deux facettes : fournir un crédit qui puisse permettre à des femmes
en milieu rural d’accroître leurs activités professionnelles et d’augmenter leurs
revenus (et nous savons qu’une grande partie de ce revenu est dépensé en nourriture
pour le ménage) ; et offrir une formation portant sur la santé, la nutrition et le
planning familial. Cette instruction est conçue en fonction des problèmes existant
dans les zones rurales où nous travaillons. Elle est présentée de manière informelle,
adulte, et participative, et elle est conçue pour offrir aux femmes les informations,
connaissances et motivations dont elles ont besoin pour affronter les problèmes existant
en zone rurale en Bolivie.
Les taux de malnutrition, de morbidité et de mortalité infantile et juvénile sont très
élevés. Il existe également un grand désir, chez les femmes du milieu rural, ainsi que chez
leurs maris, d’avoir moins d’enfants et de mieux espacer les naissances de ceux-ci. Tous les
sujets d’instruction sont reliés entre eux, de la même manière que tous les problèmes
rencontrés par les femmes sont reliés entre eux. L’élément éducatif est conçu pour leur
offrir les connaissances, les compétences et la motivation qui leur permettront de faire
le nécessaire pour améliorer le bien-être physique et nutritionnel de leurs familles.
Le personnel de terrain qui a affaire aux groupes de femmes est-il chargé de la collecte
des remboursements aussi bien que de l’éducation?
En effet. Ce personnel est responsable des deux types de services, financier et éducatif. La
plupart des associations de crédit offre un cycle de prêt de 16 semaines ; le personnel local
se rend au plus grand nombre possible de réunions hebdomadaires et modère les sessions
éducatives, en général huit sessions pour un cycle de prêt de 16 semaines. De plus,
l’agent local est responsable de la formation des comités de gestion de l’association
de crédit qui devront gérer leurs propres associations de crédit. C’est un autre élément
très important qui se trouve quelquefois négligé : il s’agit d’enseigner aux femmes les
notions de base en comptabilité, en animation de réunion et en prise de comptes-rendus
de réunions et de leur permettre de mettre ces notions en pratique immédiatement. On
introduit donc de ce fait un élément d’alphabétisation et d’initiation à l’analyse
numérique. Il est possible qu’un grand nombre de ces femmes aient été scolarisées,
mais elles n’ont pas eu l’occasion de mettre ces compétences en pratique d’une manière
régulière. Les associations de crédit leur fournissent donc cette occasion.
Le taux de croissance de CRECER, au cours des trois dernières années, a été
d’environ 3 000 clients par an. Vous avez donc dû accroître votre personnel. Combien
de personnel employez-vous à ce jour?
Nous avions 84 employés le mois dernier. Nous avons achevé en mars la formation du
plus gros groupe d’agents de terrain dont nous ayons jamais eu à nous occuper.
Quels procédés employez-vous pour sélectionner et former les agents de terrain?
C’est quelque chose que l’association Lutte contre la Faim, en tant qu’institution,
et nos partenaires à travers le monde continuent à observer. En fait, nous nous sommes
rendu compte qu’alors que nous avions cherché à embaucher en Bolivie des professionnels
du secteur médical, des infirmières, les personnes qui avaient reçu une formation
médicale n’étaient pas forcément de bons animateurs. Par contre, nous avions aussi
embauché des personnes dont l’expérience était limitée au crédit, dont certaines se
sont révélées être d’excellents animateurs et peuvent se charger des aspects santé
et nutrition tout aussi bien que de ceux du crédit. En définitive, ce que nous recherchons
dans un candidat est la connaissance de la langue locale, une certaine familiarité avec
les milieux ruraux (la plupart d’entre eux sont d’ailleurs issus du milieu rural), la
compréhension et le souci des conditions dans lesquelles vivent les femmes en milieu
rural et des qualités de leadership et d’animation leur permettant d’animer les activités
d’une association de crédit.
Nous avons également modifié la méthodologie utilisée pour la formation de manière
à l’adapter à l’environnement de la Bolivie. Auparavant, nous nous contentions de faire
effectuer une formation d’orientation de deux semaines avant d’envoyer les agents locaux
sur le terrain. En fait, nous avons découvert que nous obtenions de bien meilleurs
résultats en les embauchant deux à quatre semaines à l’avance, pour les associer avec
un agent de terrain expérimenté pour leur permettre d’acquérir une expérience concrète
du terrain et de ne les envoyer en formation qu’après cette expérience. De plus, à la
fin de la période de six semaines, nous possédons une assez bonne idée des capacités
de cette personne et de son potentiel en temps qu’animateur et agent de terrain.
De quelle manière procédez-vous pour ouvrir une nouvelle succursale du programme
ou l’introduire au sein d’un nouveau groupe ? Comment identifiez-vous les nouveaux clients ?
CRECER possède maintenant suffisamment d’employés qui effectuent ce travail depuis
longtemps, six ou sept ans dans certains cas, pour que leur expérience leur confère
pratiquement une seconde nature. Il nous arrive d’effectuer des enquêtes formelles
mais il nous arrive également de nous contenter d’enquêtes informelles. Nous savons
maintenant ce que nous recherchons : les femmes possèdent-elles une activité économique
quelconque, ont-elles accès à un marché de vente ou ont-elles la possibilité de participer
à une industrie artisanale locale ? Si nous pensons que la réponse est positive, le
promoteur du programme, et quelquefois le coordinateur local, organisent une réunion
avec les autorités locales et leur présentent le programme, en le présentant toujours
comme un programme conçu pour les femmes. On invite ensuite les femmes intéressées à se
rendre à une réunion d’informations complémentaires, la première d’une série de cinq au
cours desquelles on enseigne aux femmes les notions de base de la gestion d’une association
de crédit. C’est à l’issue de cette formation initiale que l’association de crédit reçoit
le premier versement de prêt.
Vous avez déclaré que CRECER n’utilise pas de méthode systématique pour étudier la
sortie de la pauvreté, en grande partie parce que CRECER ne possède pas les données initiales
au sujet du niveau de pauvreté de ses clients et n’a pas encore mis en place de mécanisme
général permettant de recueillir ce genre de données. Pensez-vous que vous aurez un jour
un mécanisme général permettant à votre programme d’étudier et d’analyser le niveau de
pauvreté des clients?
Une enquête effectuée par l’Université de Californie, à Davis, a permis d’étudier
spécifiquement certains comportements en matière de santé et de nutrition, et d’analyser
des méthodes d’évaluation du gain d’autonomie des femmes. Cette enquête est bien conçue
et a été menée de manière rigoureuse. Toutefois, il existe un tel renouvellement de la
base des clients au sein du programme pendant une période de deux ans que les enquêteurs
n’ont pas toujours eu la possibilité de retrouver les mêmes femmes au bout de deux ans.
Il est donc quelquefois difficile de tirer des conclusions. Nous venons de recevoir les
résultats d’une autre analyse, l’Enquête portant sur le niveau d’Éducation des Femmes et
des Filles, commanditée par le bureau d’USAID responsable du Développement des Femmes et
placée sous la direction du Docteur Haiyan Hua, de l’Institut pour le Développement
International à l’Université de Harvard. Parmi les cinq ONG observées en Bolivie, CRECER,
au cours de sa collaboration avec PLAN International, travaillait avec le groupe le plus
démuni du point de vue des indicateurs socio-économiques.
La nouvelle région de la Bolivie dans laquelle CRECER projette de pénétrer grâce au support
de PLAN International comprend une partie des départements de Chuquisaca, Cochabamba et
Potosi. Une partie des zones ciblées par CRECER avec le soutien de PLAN International
est située dans des régions rurales extrêmement pauvres n’ayant pratiquement pas accès
au crédit. À l’intérieur de ces régions, les agents de terrain de CRECER, en collaboration
avec le personnel de PLAN en Bolivie, effectuera des enquêtes de référence destinées à
évaluer le niveau de pauvreté initial des clients au sein de la zone ciblée par le
programme. Des enquêtes de suivi auront lieu deux ou trois ans plus tard dans le but de
mesurer l’impact du programme.
Il me semble également important de faire remarquer que CRECER doit affronter à l’heure
actuelle de très importants problèmes de développement macro-institutionnels. Nous faisons
de notre mieux pour satisfaire des objectifs de croissance ambitieux ; le financement que
nous recevons de la USAID/MED/IGP est soumis à des conditions de croissance et
d’autofinancement, de même que l’aide que nous apportent PLAN International et
PROCOSI [Programme de Coordination pour l’Intégration de la Santé]. Il nous faut
par ailleurs structurer et organiser notre système informatique de gestion ainsi
que les procédures et directives administratives, sans oublier l’élaboration des manuels
de soutien. Malgré toutes ces difficultés, nous parvenons à satisfaire les chiffres
imposés pour la croissance et l’autofinancement, à maintenir la qualité des prestations
du programme tout en assurant la gestion responsable du programme. Une fois que l’on a
eu à faire face à toutes ces questions, il reste peu de temps pour réfléchir aux
questions d’impact. Je pense que l’avenir nous offrira un peu plus de loisirs pour
mettre au point des méthodes faciles et de bon sens permettant le rassemblement des
données et l’évaluation d’impact. L’association Lutte contre la Faim est l’un des leaders
dans le domaine : les dirigeants consacrent beaucoup de temps, et des ressources
importantes, à l’élaboration et à la mise en place de méthodologies d’évaluation
d’impact de programmes.
Vous avez formulé l’espoir de passer de 15 000 à 30 000 clients entre 1999 et 2005.
À côté des questions et des problèmes que vous venez de mentionner, quelles sont les
difficultés que vous pensez rencontrer pour atteindre cet objectif?
L’une des difficultés sera de garantir la qualité de l’offre des services. Si nous
voulons avoir un impact, particulièrement dans les domaines de la santé, de la nutrition,
du planning familial et de la santé génésique, nous devons maintenir notre niveau élevé
d’offre des prestations. De plus, nous devons aussi maîtriser le nombre d’associations
de crédit. Une croissance rapide entraîne forcément des tensions entre la qualité de
l’offre des services et l’intensité et la portée de l’action entreprise.
Le taux de prêts présentant des arriérés supérieurs à 30 jours de votre portefeuille
est inférieur à 2,5 %. Quelles mesures préventives utilisez-vous pour conserver un taux
aussi peu élevé?
Il existe deux associations de crédit, de très grosses associations, à l’intérieur
desquelles on a négligé de respecter les procédures internes relatives aux montants de
prêts accordés : si bien que les clients ont reçu des montants de crédit trop importants.
Le problème le plus important constaté pour ces associations de crédit est que l’agent de
terrain n’avait pas respecté la procédure. Dans cette situation, ce sont également les
hommes qui sont à l’origine des problèmes : les hommes appartenaient à des associations
syndicales locales de paysans et leurs dirigeants ont convaincu les femmes de l’association
de crédit de ne pas rembourser les prêts. Nous avons dû engager une poursuite judiciaire
pour forcer ces groupes à rembourser les fonds, et un grand nombre de femmes ont formulé
l’intention de rembourser leur dette.
La Bolivie, que ce soit dans les zones urbaines ou dans les régions rurales, a connu
l’an dernier une grosse augmentation du volume des prêts accordés, par toutes les institutions
de microcrédit et sociétés de prêt aux particuliers, qui ont surtout démarré en milieu urbain
au cours des dernières années. La météorologie a également eu un impact néfaste, à cause d’El
Niño, même si la Bolivie a souffert dans une moindre mesure que d’autres pays. D’une manière
générale, un grand nombre de familles en milieu rural se sont trop fortement endettées et
n’ont pu effectuer le remboursement de leurs dettes à la suite des mauvaises récoltes.
Alors que certains de ces organismes accordaient des prêts situés entre 3 000 dollars US
et 5 000 dollars US, le montant moyen de prêt accordé par CRECER était d’environ 160
dollars US, et concernait surtout les femmes. C’est pour cela que nos clients ont pu
rembourser CRECER, alors même que d’autres institutions de microfinance et les sociétés
de crédit aux particuliers connaissaient des taux de défaillance et d’impayés bien plus élevés.
Il est donc important de conserver le principe du faible montant de prêt. Notre propre
limite est de 3 500 pesos boliviens, ce qui, au taux de change actuel, équivaut à environ
610 dollars US, encore qu’un petit nombre seulement des femmes empruntent un tel montant.
Notre taux de remboursement s’explique aussi par le fait que nous prêtons surtout aux
femmes, que nous organisons des réunions hebdomadaires, que le montant des prêts est
relativement faible : nous savons que le montant moyen des prêts accordés par CRECER est
le plus bas de toutes les institutions de microfinance opérant en Bolivie. Et puis il y
a la méthodologie elle-même : nous envoyons sur le terrain un personnel qualifié qui
sait superviser et agir en collaboration avec les associations de crédit. Nous tirons
aussi profit de notre expérience institutionnelle accumulée : le personnel de terrain
expérimenté est à même d’évaluer le risque de manière correcte.
Votre objectif est d’atteindre une autonomie financière de 110 pour cent avant
décembre 1999. En sus de votre excellent taux de remboursement, existent-ils d’autres
facteurs qui ont pu vous aider à atteindre votre autonomie financière?
Je suis en train d’écrire le rapport semestriel en ce moment et nous venons de calculer
que le taux d’autonomie financière du dernier semestre était de 86%.
Le paradoxe est que nous touchons les plus démunis, nous pensons que nous touchons les
plus démunis et les plus isolés. En même temps, nous facturons le taux d’intérêt le plus
élevé de toutes les institutions de microfinance à notre connaissance en Bolivie. C’est
donc un paradoxe : pour toucher les plus pauvres, vous devez facturer le taux le plus élevé.
Je suppose que ce n’est pas un paradoxe. Je suppose que c’est ce qu’un grand nombre
d’institutions de microfinance à travers le monde doivent faire.
Et que répondez-vous à ceux qui vous disent que les plus pauvres et les plus
démunis n’ont que faire du microcrédit et ont plutôt besoin d’une aide médicale et
d’alphabétisation?
Nous ne pensons pas qu’il s’agit d’un choix à opérer. Il nous semble que la réponse
se trouve au contraire dans une approche combinée et nous y constatons un grand nombre
d’avantages. Le simple fait que la demande est toujours aussi importante pour nos
services nous permet de penser que ce que nous offrons à l’intérieur du modèle
Crédit avec Éducation est précieux aux yeux des femmes.