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Volume 1, Numéro 2
Novembre/Décembre 1997

Dans le présent numéro

L'USAID prend l'initiative

En toute franchise: Muhammad Yunus

Vers la pérennité institutionnelle

Actualités

Un faisceau de lumière

Les numéros précédents

Volume 1, numéro 1, août/septembre 1997

Freedom from Hunger

Toute institution devenant membre d'une Assemblée du Sommet du microcrédit s'engage à élaborer un plan d'action institutionnelle qui indique comment elle compte contribuer à atteindre l'objectif du Sommet. Dans le présent numéro, nous mettons en vedette le Résumé du plan d'action de Freedom from Hunger.

Actuellement utilisé par 14 institutions dans 9 pays différents, le programme Credit with Education (Crédit avec éducation) de Freedom from Hunger combine l'enseignement de la santé et de la nutrition avec les services financiers destinés aux femmes très pauvres, et cela par le biais d'une méthodologie qui permet aux institutions de se rapprocher de l'autosuffisance financière et d'avoir un impact considérable sur la faim et la pauvreté.

Pour comprendre comment Freedom from Hunger et ses partenaires comptent atteindre les objectifs annoncés dans leur résumé du plan d'action, Countdown 2005 s'est entretenu avec Kathleen E. Stack, vice-présidente directrice de Freedom from Hunger, ainsi qu'avec les responsables de deux de ses partenaires, Mme Afi Tsogbé de la Fédération des Unions Coopératives Epargne et de Crédit (FUCEC) du Togo et Mme Oumou Sidibé Van Hoorebeke de Nyésigiso du Mali.

------------------------------------------------------------------------------------- [Hatch] Kathleen E. Stack Vice-présidente directrice de Freedom from Hunger

Le Résumé du plan d'action de Freedom from Hunger indique que les institutions faisant partie du réseau de Credit with Education auront 2 175 668 clients d'ici décembre 2005. De quelle façon êtes-vous arrivés à ce chiffre?

Nous avons élaboré notre Résumé du plan d'action à partir de deux opérations. Premièrement, nous venions juste de terminer d'élaborer de façon très approfondie des projets avec tous nos affiliés. Nous avions travaillé avec eux pour définir leurs objectifs en matière d'expansion ainsi que leur capacité éventuelle à mobiliser l'épargne et à atteindre cette croissance. C'est donc en partie de là que nous détenons ces provisions pour 2005. Deuxièmement, ce chiffre reflète aussi l'objectif de Freedom from Hunger qui consiste à établir de nouveaux partenariats, notamment avec les réseaux de coopératives d'épargne et de crédit désirant intégrer le programme de Credit with Education à leur travail pour atteindre plus de femmes très pauvres. Freedom from Hunger vise aussi des partenariats avec d'autres organisations désirant ajouter Credit with Education ou intégrer l'enseignement à un programme de prêts de groupe déjà en place.

Votre plan d'action indique que la totalité de ces 2 175 668 clients seront parmi les très pauvres lors de leur premier prêt (les très pauvres, selon la Déclaration du Sommet, sont les personnes dont le revenu les placent dans la moitié la plus pauvre de ceux qui sont en deça du seuil de pauvreté de leur pays). Comment pouvez-vous être certains d'atteindre en effet des clients très pauvres?

Nous sommes convaincus que nos partenaires atteignent les familles les plus pauvres pour trois raisons. Premièrement, notre méthodologie : nos partenaires veillent à ce que les sommes empruntées ne dépassent pas 300 $US, sauf pour les clients les plus expérimentés. D'ailleurs, nos données de juin 1997 indique que le montant moyen des prêts est compris entre 42 $US pour Kafo Jigenew au Mali et 135 $US pour CRECER en Bolivie. Nous reconnaissons que la taille du prêt n'est pas un indicateur représentatif des niveaux de pauvreté, mais elle peut tout de même indiquer de façon approximative le public visé, en l'occurrence les pauvres. Deuxièmement il y a notre méthode de promotion, c'est-à-dire la façon dont nous présentons le programme Credit with Education. Lorsque que nous choisissons un partenaire, nous indiquons nos objectifs très clairement : fournir des ressources et des renseignements aux femmes dont la famille souffre chroniquement de la faim et de la malnutrition. Lorsque nous allons dans une communauté en vue d'établir une caisse villageoise, nous précisons clairement pour qui le programme a été conçu. Enfin, nous choisissons avec beaucoup de soin l'endroit où l'on établira des programmes ou des partenariats : les communautés et régions qui ont des indicateurs économiques et sociaux très bas.

tsogbe Afi Tsogbé FUCEC, Togo

Comment le programme FUCEC a-t-il commencé?

Freedom from Hunger faisait la promotion de son programme [Credit with Education] au Togo et recherchait une institution qui travaillait avec les femmes dans les villages puisque leur objectif était d'atteindre les plus pauvres. FUCEC [une fédération de coopératives d'épargne et de crédit] était le seul réseau financier établi dans les zones rurales ... [et] était prêt à améliorer la participation des femmes dans le réseau...

Il fallait commencer par un programme-pilote. Or, au sein du réseau, FUCEC a déjà des COOPEC [coopératives d'épargne et de crédit indépendantes] qui sont plus chevronnées en matière de gestion et de finance que d'autres. La COOPEC choisie pour ce programme en particulier ne se trouve pas trop loin de la région de la capitale et est bien gérée ...

Pour commencer, accompagnés de membres du personnel de la coopérative, nous sommes allés dans des villages pour faire la promotion du programme. Nous avions dressé une liste des villages qui nous intéressaient et y sommes allés. Nous avons eu des entretiens avec les autorités locales pour leur expliquer le fonctionnement du programme, et comment ce programme peut toucher non seulement les femmes participant aux programmes, mais aussi toute la famille, et toute la communauté.

Avec qui avez-vous eu des entretiens dans les villages?

Le chef et son entourage, et d'autres ONG travaillant dans le village ... Nous leur avons demandé s'ils croyaient que le programme aurait un effet positif sur leur communauté. Si oui, nous avons demandé alors à rencontrer toute la communauté. Pendant cette réunion, nous avons présenté le programme aux hommes, aux femmes, aux personnes agées, tout le monde ... Nous avons dressé une liste de toutes les femmes qui voulaient participer. Nous sommes allés dans le même village à maintes reprises avant de prendre notre décision. Certains villages ne voulaient pas du programme et dans ce cas, nous sommes passés à un autre village.

Une fois la liste des femmes intéressées dressée, comment avez-vous choisi celles qui allaient pouvoir participer au programme?

Ce n'est pas nous qui avons fait ce choix. De la première liste [la liste des femmes interéssées] à la dernière qui précisait quelles femmes recevraient le premier prêt, ce sont les femmes elles-mêmes qui ont décidé... Nous avons offert des stages de formation de quatre ou cinq semaines pour donner plus de renseignements sur le programme ... avant d'octroyer le premier prêt. Entre la première séance de formation et la dernière, certaines femmes abandonnent tout simplement...

Comment pouviez-vous savoir que les femmes qui désiraient participer étaient vraiment les plus pauvres de la communauté?

Les demandes de prêt reflète le niveau de pauvreté des femmes. Pendant le premier cycle (nos cycles sont de quatre mois), certaines femmes ne demandaient même pas 3.000 francs CFA [5 $US], tant elles ne se sentaient pas capables de gérer une telle somme. On peut voir aussi [leur niveau de pauvreté] de la façon qu'elles se présentent.

Nous demandons aussi aux femmes de recruter d'autres femmes. Nous expliquons nos critères de sélection pendant la période de formation : il faut être membre du village, résidente de la communauté, mère avec un enfant de moins de cinq ans, avoir une petite activité indépendante, s'engager à venir aux réunions chaque semaine, accepter de se porter garant des autres femmes et enfin accepter la somme d'argent que nous voulons prêter. C'est à ce moment-là que beaucoup de femmes ont abandonné, parce que cette somme (entre 3.000 FCFA et 25.000 FCFA, soit entre 5 $US et 40 $US) était trop petite pour répondre à leurs besoins. Les femmes qui ont des activités plus importantes ne veulent pas de prêts aussi petits.

Nos clientes sont des femmes qui préparent de la nourriture dans une marmite le long de la route pour la vendre. Ou bien elles vendent du savon ou du sel - elles font du petit commerce. Celles qui ont déjà une boutique ont besoin de plus d'argent que ce que nous octroyons ...

Pouvez-vous expliquer la partie "éducation" de Credit with Education?

FUCEC Togo était une institution financière sans aucun élément d'enseignement de la santé et de la nutrition. Ce fut notre nouveau projet en 1995. Les agents sur le terrain travaillent à la fois dans le domaine de l'épargne et du crédit et dirigent aussi l'enseignement de la santé et de la nutrition. Freedom from Hunger s'est occupée de leur formation initiale...

Nous avons des modules d'enseignement sur la diarrhée, l'allaitement maternel, la nutrition infantile, les femmes enceintes et les femmes qui allaitent, la gestion de la microentreprise et la gestion d'une caisse villageoise. Ces séances prennent à peu près 15 minutes de la réunion hebdomadaire et les femmes ont le temps de poser des questions. La stratégie que nous tenons de Freedom from Hunger est spéciale dans le sens qu'elle donne aux femmes la possibilité d'agir. A la fin de la séance, les femmes devraient savoir quoi faire. Par exemple, elles sauront réagir quand leur enfant aura la diarrhée... A la séance suivante, une [discussion] a lieu à propos de cette action, ou, bien un des membres du comité de gestion est chargé de suivre l'action en question. Il rend visite aux femmes de sa caisse villageoise [chez elles] pour s'assurer qu'elles suivent ce qu'elles ont appris pendant les séances lorsqu'un enfant a la diarrhée ou autre problème. C'est très efficace.

Votre programme de Credit with Education a atteint des taux d'autosuffisance d'exploitation qui dépassent les 50 %. Comment êtes-vous arrivés à le faire et quels sont vos objectifs futurs en ce qui concerne la pérennité?

Dans notre programme, nous avons comme personnel la responsable du programme, c'est-à-dire moi-même, une secrétaire et un chauffeur, et nous avons besoin de fonds pour payer nos salaires et d'autres aspects de la gestion ... Dès la première année, nous avons eu un plan d'activité financière pour atteindre la pérennité. Pour commencer, nous avons besoin de financement venant de l'extérieur, mais à partir de la deuxième année, les intérêts que nous rapportent ces programmes nous aident à subvenir à une partie de nos dépenses...

Les caisses villageoises remboursent leurs prêts directement à la FUCEC, mais nous partageons les revenus en intérêts avec la coopérative d'épargne et de crédit. Les paiements que font les femmes couvrent le coût du capital [qui vient du fonds central de liquidité de la FUCEC] et le reste des intérêts servent à couvrir [les coûts d'exploitation] du programme Credit with Education.

Nous avons l'intention d'être autosuffisant à 100 % à partir de la troisième année. Nous avons bien commencé, bien que ce ne soit pas toujours facile, et nous croyons que le programme pourra être autosuffisant dans les trois ans. Voilà notre prévision.

Quels aspects de votre travail vous donne le plus de satisfaction?

Pour moi, c'est le fait de voir des femmes, qui, au début, étaient si timides qu'elles ne pouvaient pas parler; des femmes qui avaient peur de tenir de l'argent dans leurs mains quand on leur demandait de le compter, mais après quatre ou huit mois, elles étaient tellement fières. Il faut voir ça de ses propres yeux pour le comprendre. Cela me rend fière de faire ce que je fais.

Les retombées ne sont pas seulement au niveau financier. On voit des gens dont la vie change. Les femmes changent, c'est évident. C'est cela qui donne un caractère spécial à ce programme... Même si la vie de la famille n'a pas encore changé, pour le particulier les changements sont déjà évidents à la fin du premier cycle.

[Sidibe] Mme Oumou Sidibé Van Hoorebeke Nyèsigiso, Mali

Pouvez-vous nous décrire Nyèsigiso ainsi que vos débuts?

Nyèsigiso étant un réseau de coopératives d'épargne et de crédit décentralisé, nous passons un accord avec le responsable de chaque coopérative. Ensuite, nous cherchons parmi les villages environnants ceux qui ont au moins 400 habitants et sont à moins de 40 km de la coopérative. Nous nous rendons alors au village et après avoir demandé la permission au chef, nous expliquons le programme. Nous avons une réunion avec tous les hommes du village parce qu'il faut leur expliquer ce que nous voulons faire avec les femmes. Sinon, ils pourraient rejeter le programme. Après cette réunion, nous avons la permission de réunir toutes les femmes du village. Nous expliquons notre objectif et la façon dont nous travaillerons avec elles. C'est à elles ensuite de décider ce qu'elles veulent et quand nous devrions revenir.

C'est de cette façon que nous commençons. Il y a une période de formation qui dure quatre semaines [pour les groupes]... Nous examinons à fond les règlements du programme, les règles qu'elles peuvent décider d'adopter et comment analyser leurs prêts. Les quatre semaines de formation terminées, nous commençons à octroyer des prêts... [Si quelqu'un manque une des réunions hebdomadaires], il faut qu'elle paie une amende. Au début, nous avons déconseillé l'utilisation d'une punition financière et suggéré plutôt quelque chose de «physique», comme par exemple, faire le ménage dans la salle de réunion. Mais les femmes ont dit « non, nous ne voulons pas de ça. C'est trop facile. N'importe qui peut le faire. Nous voulons une amende, comme ça, si nous sommes absentes, nous payons. Si l'amende est difficile à payer, nous réfléchirons avant de manquer une réunion une deuxième fois...»

[Les femmes empruntent de l'argent pour des activités] très variées. Notre plus petit prêt est de 3 $US, le prêt maximum de 300 $US... Des femmes commencent tout simplement par vendre des cacahuètes ou des beignets qu'elles ont faits. 50 % à 60 % des femmes travaillent à la production ou à la préparation des aliments. Le reste font des vêtements ou autre chose...

Dans le modèle d'origine de la caisse villageoise, les membres gèrent la banque tous seuls. Ils tiennent donc les comptes. Votre programme suit-il ce modèle?

Non, nous ne pouvons pas car le taux d'analphabétisme est trop élevé. [Dans notre programme], c'est l'agent sur le terrain, ou bien elles demandent à quelqu'un du village de les aider. S'il y a un homme qui sait lire et écrire, il peut venir les aider.

Votre programme de Credit with Education a atteint des taux d'autosuffisance supérieurs à 50 %. Comment y-êtes-vous arrivés et quels sont vos objectifs?

Nous avons 16 agents sur le terrain et au niveau central, nous avons quatre employés [dans le programme Credit with Education]... Ce sont les intérêts payés par les caisses villageoises qui financent tout ça. Le taux d'intérêt est de 33 % par an, divisé en deux parties. La première partie est le coût des fonds, soit 11 %. La seconde partie sert à payer les services que le programme fournit à la caisse villageoise : la formation, l'enseignement, les salaires.. Jusqu'à présent, nous nous sommes autofinancés à 65 % au niveau de l'exploitation, et, nous ne fonctionnons que depuis 17 mois. Nous pensons que nous nous en tirons très bien. [A l'origine], nous pensions arriver à la pérennité totale en quatre ans. Il est possible que nous y parvenions avant ça.

Quels facteurs ont contribué à votre succès?

C'est en partie la taille du programme Credit with Education : nous avons maintenant 9 000 clients. C'est aussi la quantité d'argent que nous avons octroyé : depuis nos débuts, nous avons déboursé 750 millions FCFA [12,5 millions $US]. Plus nous donnons (toujours en très petits prêts) le plus nous recevons. Néanmoins, nous avons besoin de beaucoup plus de clients pour financer tout cela parce que nous ne voulons pas choisir des clients qui auraient besoin de prêts plus importants. Cela nous ne permettrait pas d'atteindre notre but. Les personnes qui empruntent 50 $US subviennent aux besoins de celles qui empruntent 3 $US : c'est les pauvres qui aident les pauvres. Il nous faut servir les très pauvres et nous avons besoin de clients d'un niveau moyen de pauvreté pour pouvoir payer pour les plus pauvres.

Ce qui me rend la plus fière, ce sont les retombées que nous constatons quand nous allons sur le terrain. Quand je vais au premier village dans lequel nous avons travaillé, je vois une femme qui a reçu un premier prêt de 3 $US. Maintenant elle a un prêt de 20 $US. La première fois que je l'ai vue, elle nous regardais comme si nous étions des dieux et que nous détenions tout le pouvoir. Elle n'a pas dit un mot... Maintenant, je vois cette femme, qui s'est développée et qui a plus de confiance en elle-même et qui nous considère maintenant comme des partenaires... C'est la même chose quand elle regarde son mari. Au début, son mari avait tout le pouvoir financier au sein du ménage. Maintenant elle participe et sait qu'elle est utile et capable de faire quelque chose toute seule... Elle peut se dire maintenant « Je sers à quelque chose. J'ai de l'argent. Même sans mon mari, je peux subvenir à mes propres besoins et à ceux de mon enfant.»

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